Grands groupes, sur le chemin de l’éthique

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Le futur des grands groupes se conçoit en phase avec des enjeux devenus majeurs, en matière environnementale notamment. Avant que leurs schémas n’intègrent par exemple la gestion des biens communs, certains leviers forts de changement doivent être actionnés… à commencer par leurs salariés qui peuvent être aussi, par ailleurs, citoyens avertis !

Ils font couler de l’encre, un jour célébrés par des politiques, le lendemain bannis par des médias (et vice versa) : les grands groupes sont une économie dans l’économie, une sorte de monde à part, avec le mythe qui entoure tout lieu où s’exerce le pouvoir. Mais, comme souvent, la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît et deux mots ne suffisent pas à la résumer.
Lorsqu’on questionne la vie de ces grandes entreprises à la lumière de l’éthique, il est sage d’aller voir au-delà des faits et des chiffres à un instant T. Ce qui compte à mon avis est davantage la trajectoire de l’entreprise dans le temps et l’état d’esprit avec lequel les dirigeants entendent conduire leurs affaires dans le monde tel qu’il est en 2018.

Dans une entreprise ancienne, qui s’est construite et structurée à une époque où le monde était autre [par exemple les années 1940 ou même les années 1970], il est logique que les évolutions à mener soient importantes et ne puissent se faire en un claquement de doigts. Alors il faudra savoir discerner les actions correctrices réellement lancées – attention au greenwashing ! – et estimer si la cadence du changement est optimale au regard de l’historique de l’entreprise, c’est-à-dire sa masse salariale, sa culture de travail, ses implantations diverses et variées, ses machines, etc. Dans le meilleur des cas, on pourra alors en déduire une certaine « bonne volonté » des dirigeants à mettre leur entreprise en adéquation avec l’époque, ou une certaine bonne foi. Si l’analyse des actions menées fait au contraire apparaître que les dirigeants ne se sont pas attelés sérieusement à l’évolution de leur entreprise, alors il sera permis de prendre le micro pour dénoncer la défaillance – voire l’irresponsabilité – et ainsi faire bouger les lignes.

Se placer dans ce ‘jeu social’

A l’échelle individuelle, la question pour chacun est de savoir où se placer dans ce jeu social compte tenu de son parcours, ses valeurs, ses sensibilités, ses envies et ses idéaux. A priori, deux options pour cela :

  • A l’extérieur du « grand méchant groupe » et en tirant dessus à boulets rouges de préférence : le contre-pouvoir est indéniablement utile ! La philosophe et économiste Cécile Renouard intervenait cette semaine lors d’un événement organisé par le cabinet de conseil Engage, en partenariat avec la Fondation pour la Nature et l’Homme. Elle y relatait ainsi l’anecdote d’un dirigeant de grand groupe lui ayant confessé un jour qu’il était « fana des ONG militantes », que les dirigeants de grandes entreprises savaient « intégrer les contraintes » et que de toute façon « sans les contraintes posées par les associations militantes, les grands groupes ne bougeraient pas ! ». Bon à savoir 🙂

 

  • A l’intérieur dudit groupe, en essayant d’impulser le changement au cœur de l’organisation, par des petites ou grandes décisions au quotidien. C’est un peu une posture de « colibri de l’entreprise », si l’organisation éponyme me permet cette analogie (!). La tendance naturelle est d’appréhender l’entreprise par le collectif qu’elle représente, derrière le visage plus ou moins bienveillant de son ou ses dirigeant(s)… Or une entreprise est aussi une somme d’individualités plus ou moins en phase avec la stratégie impulsée par la gouvernance. Bref, dans les grands groupes aussi, il y a des personnes animées de valeurs d’humanisme, de respect, de justice ou de solidarité, et il ne faut pas les lâcher dans cette impasse ! Les ONG sociales ou environnementales peuvent en témoigner… puisqu’elles comptent de nombreux adhérents ou militants par ailleurs dans les rangs des grandes entreprises.
    Cet essaimage de valeurs positives au sein–même d’entreprises à l’éthique parfois discutable est une des clés d’un changement sociétal profond auquel on a envie de croire. Et la période actuelle – globalement assez chamboulée et sous l’emprise d’une pression du temps et de l’argent que l’Homme peine à maîtriser – y est plutôt propice. En effet, comme l’a analysé avec justesse Greenpeace (cf. cadre stratégique de 2016, page 5) : « c’est lorsque le tissu social subit de profondes perturbations que la culture est la plus ouverte au changement ».


Un futur pour les biens communs

Pour les entreprises les plus en pointe sur l’éthique, un des enjeux actuels est l’approche à adopter concernant les « biens communs ». Ces biens, qui ne sont ni publics ni privés, relèvent d’une exploitation collective… d’où la complexité de leur gestion. Il peut s’agir par exemple de l’air pur, d’une rivière, d’un banc de poissons ou d’un logiciel libre. Aujourd’hui, ces biens communs sont largement pillés car, comme le dit l’économiste Alain Grandjean dans cet article : « la comptabilité n’incorpore pas les coûts supportés par la nature, qui ne se fait pas payer pour les services qu’elle rend et ne demande pas réparation monétaire des préjudices qu’elle subit ». On comprend qu’avec ce paradigme de la comptabilité, aujourd’hui évidemment obsolète, les entreprises puissent faire semblant d’être profitables.

Cécile Renouard estime à cet égard que les entreprises doivent veiller à ne pas détériorer les biens communs en faisant preuve de responsabilité économique et financière, sociale et sociétale, environnementale, et aussi politique. Malgré la lourde charge de responsabilité que cela représente pour une entreprise lambda (!), il faudra bien s’atteler à ce chantier. Et comme à chaque fois, il faudra les « aider » par la sensibilisation de l’opinion, les interpellations directes de dirigeants et bien sûr par la coercition (= la règlementation :-). Pourtant, toujours selon Cécile Renouard, il est encore tôt pour cela : « Le monde actuel est très porté sur la notion d’individualité et, sur la question des biens communs, on est en panne d’un grand récit qui nous permette de nous mobiliser collectivement ».

En attendant, agir !

Avant que ne soit résolue cette fameuse problématique des biens communs, on peut d’ores et déjà agir quotidiennement pour mettre les entreprises sur la bonne voie. Cécile Renouard suggère de « commencer par orienter les investissements vers les biens et les services qui sont réellement utiles… ». Et pour ceux qui n’auraient pas le loisir d’investir, ils ont au moins le pouvoir d’acheter… donc le pouvoir de boycotter ! C’est le sens d’un projet citoyen qui se développe à vitesse grand V en France depuis 2 ans : en décembre dernier « i-boycott » rassemblait déjà 90 000 personnes sur Facebook et, depuis, 25 000 personnes supplémentaires se sont ralliées à la cause d’une consommation plus responsable.

Quand on parle d’environnement ou de social, on a fréquemment besoin de se rassurer. Alors voilà une autre piste, en attendant le grand soir des biens communs ou l’émergence sensée d’une « prospérité sans croissance » : n’oublions jamais que la très grande majorité des entreprises, certes obnubilées par leur profit, apportent toujours quelque chose de significatif à la société… par la fiscalité. C’est déjà ça.

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